Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux...

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,

Des yeux sans nombre ont vu l’aurore ;

Ils dorment au fond des tombeaux

Et le soleil se lève encore.

Les nuits plus douces que les jours

Ont enchanté des yeux sans nombre ;

Les étoiles brillent toujours

Et les yeux se sont remplis d’ombre.

Oh ! Qu’ils aient perdu leur regard,

Non, non, cela n’est pas possible

Ils se sont tournés quelque part,

Vers ce qu’on nomme l’invisible.

Et comme les astres penchants

Nous quittent, mais au ciel demeurent,

Les prunelles ont leurs couchants

Mais il n’est pas vrai qu’elles meurent.

Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,

Ouverts à quelqu’immense aurore,

De l’autre côté des tombeaux,

Les yeux qu’on ferme voient encore.

SULLY PRUDHOMME (1839 -1907)
Prix Nobel de littérature 1901 
Stances et Poèmes, 1865

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